# Madame Y

Je suis Greta

6 octobre 2021

J’étais Charlie, bien sûr, j’étais aussi Ahmed, le vigile abattu en premier par les frères Kouachi avant que ceux-ci ne s’en prennent à la rédaction du journal. J’étais également Sarah, la petite fille tuée par Mohammed Merah dans l’entrée de l’école Ozar Hatorah à Toulouse. J’étais tout ça, je suis tout ça. En tout cas, je leur rends hommage par cette phrase passe-partout.

Aujourd’hui, je suis Greta, I am Greta en anglais, Greta Thunberg pour être précis, cette ado suédoise partie en guerre contre le dérèglement climatique en faisant la grève de l’école le vendredi. Elle fut rapidement rejointe par des millions de jeunes de par le monde, un phénomène qui fait l’objet d’un documentaire diffusé en ce moment sur les grands écrans (1).

Il faut préciser que Greta est autiste Asperger, c’est à dire une sorte de surdouée façon Rain Man mais en plus vivable, capable d’ingurgiter des infos à la pelle mais qui s’enferme régulièrement dans sa bulle autistique et déprimée, pendant des heures, parfois des jours, des semaines ou des années. Greta s’est jetée à corps perdu si je puis dire dans la cause écologique : défendre la planète et la biodiversité. Elle a donc commencé par faire la grève de l’école le vendredi, c’était il y a trois ans environ. Une bonne occasion pour certains de fuir les cours, l’opportunité pour tous les autres de s’indigner contre la destruction programmée de notre habitat commun : la terre.

Un sacré défi à relever, surtout pour une ado de 15 ans. A 15 ans, moi je voyais à peine au delà de mon quartier, j’étais insouciant, je traînais avec mes copains, on commençait à draguer un peu les filles, on allait dans des booms – quel nom bizarre quand j’y pense. Greta elle, participe à la COP en Pologne, intervient devant le Parlement européen à Strasbourg, rencontre le président français à Paris, traverse l’atlantique en catamaran pour aller prononcer un discours aux Nations Unies. Et quel discours ! « « Je ne devrais pas être là, je devrais être à l’école, de l’autre côté de l’océan « Comment osez-vous ? Vous avez volé mes rêves et mon enfance avec vos paroles creuses. Je fais pourtant partie de ceux qui ont de la chance. Les gens souffrent, ils meurent. Des écosystèmes entiers s’effondrent, nous sommes au début d’une extinction de masse, et tout ce dont vous parlez, c’est d’argent, et des contes de fées de croissance économique éternelle ? Comment osez-vous ! » (2)

Vous vous rendez compte le poids immense sur ses petites épaules, et la pression médiatique, les millions de gens qui l’aiment et qui veulent prendre un selfie avec elle, et les millions d’autres qui la détestent et qui se moque d’elle et de son handicap, Poutine, Bolsonaro et Trump en tête. Vous réalisez le mental qu’il faut pour résister à une telle charge émotionnelle ? Alors parfois ça craque, les larmes coulent, et j’avoue, les miennes aussi en la regardant, car elle a raison, elle ne devrait pas être là. Elle devrait être pénarde à Stockholm à profiter de l’innocence de sa jeunesse.

Alors pour se ressourcer, elle retrouve ses animaux : ses chiens, son cheval, qui s’endort presque sur son épaule. En ça, je me retrouve en elle, combien de fois je suis resté collé contre la joue de mon cheval – eh oui, à une époque j’avais un cheval, enfin nous avions un cheval, chacun ses valeurs – à l’écouter respirer, tranquillement. Et combien de fois ai-je caressé mon chien en regardant le paysage, rêveur. Quand j’étais tout petit, paraît-il que je me relevais la nuit pour aller dormir avec le chien et que je partageais mes biscuits avec lui. Aujourd’hui, j’ai des chats et ils m’apportent le même réconfort que celui dont Greta a besoin pour affronter le monde.

Car c’est bien d’un combat qu’il s’agit. Greta se bat pour un monde meilleur, un monde dirigé par des hommes, des décideurs, des leaders comme on dit, qui lui sourient gentiment, lui disent que c’est super ce qu’elle fait, qu’elle a raison, qu’ils vont agir mais qui s’empressent de ne rien faire. Tel Jean-Claude Junker, l’ancien président de la Commission Européenne, de l’Eurogroup et surtout du Luxembourg, ce petit paradis fiscal niché au cœur de l’Europe des encravatés, qui lui dit – et je vous prie de me croire sur parole ou d’aller voir le documentaire si vous ne me croyez pas – « Cela tombe bien ma chère Greta que vous soyez venue nous faire un discours, lance-t-il à l’assemblée, nous avons justement un projet d’harmonisation des chasses d’eau au niveau européen pour économiser l’eau ». Je vous jure que c’est vrai. La môme vient lui parler de la fin du monde, d’extinctions de masse et lui, il lui parle de chiottes. En plus, il a un gros sparadrap collé sur la joue, peut-être a-t-il essayé de démonter la sienne de chasse d’eau pour être bien certain qu’il maîtriserait le sujet du jour. En entendant cela, Greta confie à la caméra : » je me demande ce que je fais ici. » On se le demande aussi. On se demande surtout si elle ne va pas ouvrir la fenêtre et sauter du cinquième étage du Parlement Européen. Mon Dieu que le monde des adultes est ahurissant parfois ! Un projet concernant les chasses d’eau, au secours !

Le problème, ma chère Greta, c’est que pour toi, tu le confies d’ailleurs en conclusion du documentaire, le monde est noir ou blanc. C’est ton côté Asperger semble-t-il. Or, on ne fait pas de politique ainsi, difficile même de vivre tout court comme ça. On voit d’ailleurs toute la souffrance qui est la tienne. En politique, tout est une question de compromis, certains diront trahison, reniement, qu’importe. Pour avancer, il faut transiger. Sinon, c’est de l’autoritarisme, du despotisme, de la dictature. Tu ne peux pas interdire aux gens de manger de la viande, de prendre l’avion ou la voiture et de ne plus rien acheter de neuf, comme tu te l’appliques à toi même avec rigueur, on te surnomme même « le bébé radical », The radical baby en anglais. Si j’étais taquin, je ferais la remarque que ton papa, avec sa jolie Tesla et ses fringues de marque, a l’air de t’aimer de tout son cœur mais ne semble partage pas entièrement ta philosophie, ou alors il n’a pas tout compris, – mais je ne dirais rien promis.

Dans tous les cas, je te souhaite bon courage dans ton engagement, essentiel, et je t’embrasse bien fort. On dit « Kyssa », en suédois je crois.


Références

(1) I am Greta, réalisé par Nathan Grosman, 2021

(2) Discours de Greta Thunberg à l’ONU, 23 septembre 2019

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