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La lutte des classes au XXIème siècle

21 novembre 2021

Je viens de terminer le dernier livre d’Emmanuel Todd : La lutte des classes au XXIème siècle (1). L’auteur, bien que très connu, n’est pas connu pour ses positions modérées. Il se revendique lui-même Marxiste, mais il est surtout un sociologue et un historien qui s’appuie sur des analyses et des études statistiques factuelles menées par des organismes qui n’ont pas vocation à faire de l’idéologie (INSEE, Instituts de recherches français et étrangers, etc.).

L’ouvrage est riche et les postulats nombreux. Je vous propose d’en examiner quelques-uns.

Le déclassement de la France

Cette idée générale, et généralement partagée dans la population, n’est pas si évidente à rendre concrète tant nous ne sommes pas tous logés à la même enseigne sur ce point. Entre le gilet jaune de rond point et le trader en haut de sa tour à La Défense, les deux sont bel et bien français mais la différence de revenu entre les deux est aussi vertigineuse que celle observée entre le PIB de la Corée du Sud et celui de l’Ouganda. Pourtant, et le Gilet Jaune et le trader constituent la France. Alors comment aborder cette question ?

La piste de l’évolution du pouvoir d’achat, comprise comme la comparaison entre l’évolution des niveaux de prix et celui des revenus, est intéressante. Todd nous montre ainsi que l’INSEE n’intègre pas dans son calcul de l’inflation les dépenses consacrées au logement puisque celles-ci ne comptent que pour 5% quand on est locataire et pour 0 quand on est propriétaire car l’INSEE considère qu’il s’agit d’un investissement immobilier et non d’une dépense de consommation. Eh oui, il ne faut pas oublier que pour l’Institut, l’inflation mesure l’augmentation des prix des biens de consommation, CQFD. Voilà comment on tort une statistique pour lui faire dire ce qu’on veut, à savoir que les prix n’augmentent pas, ou peu, et que le pouvoir d’achat ne baisse pas. Or c’est faux, le pouvoir d’achat baisse d’année en année depuis au moins deux décennies car les prix augmentent les revenus stagnent.

La piste éducative est une autre façon d’observer le phénomène. Les résultats de la France sont toujours aussi décevants quand elle se compare aux autres pays dans le monde, par exemple au travers du classement PISA mais ce n’est pas tout. L’Education Nationale mesure tous les ans le niveau de mathématiques des élèves à leur entrée en 6ème. Et qu’observe-t-on ? Une lente mais certaine dégringolade du niveau moyen depuis, là encore, le milieu des années 90. Les scores des élèves des années 2010 et 2020 sont même 25% inférieurs à ceux des élèves des années 1980 et 1990. Et ce n’est pas mieux en français, ni dans les autres matières générales. Pas besoin d’être grand clerc pour savoir que si le niveau éducatif diminue progressivement, alors que celui des autres pays du monde augmentent, en particulier ceux qui veulent le conquérir ce nouveau monde (Chine, Corée, Allemagne, pays scandinaves…), tôt ou tard nous en ferons les frais : perte de compétitivité, perte de marchés, perte d’entreprises, perte d’emploi, perte de pouvoir d’achat, pauvreté… le cercle vicieux du déclassement. Le futur est d’ailleurs sans doute fallacieux, nous en faisons déjà les frais.

La faute à qui ?

En homme de gauche, Todd balaye tout de suite la question de l’immigration comme cause possible de tous nos maux et tant mieux car il faut vraiment s’appeler Zemmour pour croire une seconde que l’immigration est ce qui empêche la France de tirer son épingle du jeu dans cette compétition économique mondialisée.

Non, Todd tire plutôt à boulet rouge sur l’Europe et sa couche supranationale qui nous empêche de gérer notre pays, et en particulier notre monnaie, tel qu’il le faudrait. Selon lui, cette construction européenne avec en son épicentre la monnaie unique, est à l’avantage de l’Allemagne qui a une industrie forte qui s’accommode donc très bien d’une monnaie forte, ce qu’était le mark avant le l’euro. Or ce n’est pas notre cas, à nous les Français, nous n’avons pas, et n’avons jamais eu, un tissu industriel puissant, ce qui fait que nous avons toujours eu besoin d’utiliser notre monnaie pour rester compétitif, la compétitivité par les prix contre la compétitivité produit et technologique des Allemands. En entrant dans l’euro, nous avons abandonné notre souveraineté monétaire et donc notre capacité à utiliser notre monnaie comme arme économique. C’était mieux ainsi pour contrôler l’inflation, nous a-t-on dit, mais comme on l’a aussi dit plus haut, tout dépend de ce qu’on met dans le calcul de ladite inflation.

Todd en a également contre ce qu’il appelle l’élite stato-financière, symbolisée par l’ENA et la guilde des Inspecteurs des finances qui passent du public au privé et inversement au gré des vents, oubliant leur profession de foi de défendre l’intérêt général pour mieux défendre leurs intérêts très particuliers. Au delà de ce petit groupe d’individus, si nuisibles soient-ils, il me semble que nous avons en effet un problème de patriotisme, en particulier économique, de la part de nos élites, qu’ils soient énarques ou non. Il semble même que ce mot, patriote, patriotisme, soit devenu un gros mot qu’on laisse au Rassemblement National et aux Zemmouriens. L’élite stato-financière, pour reprendre l’expression de Todd, est devenue extra-territoriale, supra-nationale, internationale. Etre Français, c’est être franchouillard, béret baguette camembert. Donc quand il s’agit d’empêcher une usine de fermer, y a plus personne. Car on nous explique, toujours ce on venu d’en haut, que c’est normal, c’est la concurrence, le marché, mais qu’il ne faut pas s’inquiéter car la destruction créatrice chère à Schumpeter est là pour nous sauver, un emploi de détruit, dix de retrouvés. Or il y a belle lurette que les ouvriers ne croient plus aux contes de fées, ni aux discours des dirigeants et des hommes politiques.

Le troisième grand coupable de cette chute libre, c’est la classe politique. Il voit notre système politique actuel, à savoir la démocratie représentative, comme un grande comédie, une farce. Les acteurs, qu’ils soient président, ministre, député, sénateur, maire, prétendent, d’élection en élection, avoir le pouvoir de changer les choses, d’améliorer la vie des gens, au travers d’un programme de mesures bien étudiées. Or les programmes, c’est comme les promesses, elles n’engagent que ceux qui y croient. Seulement personne n’y croit plus, ni les responsables politiques eux-même, ni les électeurs qui se déplacent de moins en moins pour voter. Todd vise particulièrement Hollande et son rejeton Emmanuel Macron, qui a hypnotisé « la petite bourgeoisie CPIS ». CPIS, c’est du langage de sociologue statisticien pour Classes et Professions Intermédiaires Supérieures, une bourgeoisie qui se croit la gagnante de l’histoire, alors que selon Todd nous sommes tous perdants, vassalisés par l’Allemagne et distancés par le reste du monde économique. Hollande et Macron ne sont au fond que des gouttes d’eau dans un océan d’impuissance. Me revient alors en tête la phrase de ce jeune maire que j’avais rencontré et qui me disait, en politique, fais des travaux. Comme ça personne ne voit que tu ne fais rien. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais on n’a jamais vu autant de travaux !

La solution ?

En bon intellectuel qu’il est, Emmanuel Todd est plus fort pour nous expliquer la nature des problèmes, et possiblement leurs causes, bien que celles-ci soient sujettes à discussion, que pour nous donner des solutions. La sortie de l’euro ? Le couple franco-allemand et la monnaie unique étant au centre de l’édifice européen, je ne vois pas comment le retrait d’un des deux piliers n’entraînerait pas l’écroulement du bâtiment. Faire exploser l’Europe ferait sans doute les affaires de la Chine, de la Russie qui s’y emploie depuis des années et des Américains, mais est-ce que cela ferait nos affaires à nous les petits français ? Pas évident. Attendons peut-être de voir ce qu’il advient du Royaume-Uni pour nous prononcer. Des spécialistes de prospective économique pourraient essayer de nous pondre des simulations pour en mesurer précisément les conséquences, mais on sait ce qu’il en est de ces experts, ils sont meilleurs pour analyser le passé que pour anticipe l’avenir, quelle que soit les algorithmes qu’ils utilisent. Et je vois mal quel président français serait prêt à prendre un tel risque ? Même Marine Le Pen a fait demi-tour sur ce sujet. Faire évoluer l’Europe de l’intérieur ? L’Europe politique est une tour de Babel, un édifice fait pour faire de la concurrence aux Dieux mais qui s’arrête en chemin faute de compréhension, et d’intérêts, mutuels. Sommes-nous alors, tel le Minotaure, cet être à la tête de vache laitière, enfermé dans un labyrinthe par Minos, fils de Zeus et d’Europe, justement ?

Bon, je m’égare en chemin et sans fil d’Ariane, j’ai peur de ne pas m’y retrouver. Je terminerais en disant que j’ai aimé la lecture de ce livre dont je partage certaines idées, certaines analyses. Mais avec Todd on a souvent l’impression d’être dans une impasse totale et bien qu’il constate dans le chapitre 5 une diminution paradoxale du nombre de suicide, paradoxale car concomitante avec l’augmentation de la précarité et de la pauvreté, son bouquin donne plus envie de se foutre en l’air que de se relever les manches pour sortir du défaitisme et commencer à engranger de nouveau des victoires.

J’ai finalement le sentiment qu’Emmanuel Todd, outre son prénom, partage avec notre président actuel une posture bien française, celle du coq, les pieds dans la merde mais fier et pétri de certitudes. C’est peut-être ça l’exception française après tout.


(1) Emmanuel Todd, La lutte des classes au XXIème Siècle, Editions du Seuil, 2020

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