# CitizenX

La vie en rose

29 août 2023

J’y suis allé un peu à reculons, faut dire que je n’ai jamais eu de Barbie, ni de Ken d’ailleurs. Mais la distribution, notamment Margot Robbie et Ryan Gosling, ainsi que les commentaires élogieux que j’ai entendu ici et là m’ont finalement convaincu d’aller voir ce film (1). Et j’ai bien fait car je me suis fendu la poire. Il est vrai que je suis bon public, il m’arrive de rigoler tout seul dans la salle, seulement vu les nombreuses entrées que le film enregistre partout dans le monde, on peut parler d’un véritable carton, de quoi y ranger toutes les poupées que vous voulez.

J’ai toujours considéré Barbie un peu trop « cliché », comme disent les Anglais, d’ailleurs la Barbie classique s’appelle Barbie stéréotype dans le film, mince, blonde aux cheveux longs. Pour la petite histoire, Barbie est la copie conforme d’une certaine Lilli, une poupée mannequin aux formes plantureuses créée dans les années 50 en Allemagne. De là à y voir un fond d’arianisme, il faudrait avoir l’esprit tordu. Bref passons ! Comment Lilli d’Allemagne est-elle devenue Barbie des Etats-Unis ? Par la magie sans cesse renouvelée du copier-coller. Eliott, Ruth et leur fille Barbara étaient en vacances en Suisse en 1956. Barbara vit Lilli dans une vitrine et demanda avec envie à ses parents de lui en acheter une. Il se trouve que quelques années auparavant, Eliott avait créé sa propre société de jouets avec son ami Harold Matson, Mat+Ell = Matell. CQFD ! Quand Ruth vit sa fille Barbara jouer pendant des heures avec sa nouvelle poupée Lilli, délaissant son habituel baigneur, elle comprit qu’il se passait quelque chose et y vit une opportunité. Pas le temps de se casser la tête avec la propriété intellectuelle, ni une ni deux Matell sortit son propre modèle, prénommée Barbie, le diminutif de Barbara, et ce fut un succès quasi immédiat. Quelques années plus tard, ils achetèrent les droits à l’entreprise allemande qui avait créé Lilli, celle-ci fit faillite peu de temps après. Depuis Matell a vendu plus de 1 milliard de Barbies, y a pas à dire ils sont forts en business ces Americains !

Revenons à la poupée Barbie, ce qu’elle symbolise et au film de Greta Gerwing. Comme je le disais, j’ai toujours trouvé Barbie cliché, pire que ça même, une sorte de tyrannie de la beauté mince et blonde imposée aux gamines du monde entier. La poupée ne parle pas mais il n’y pas nécessairement besoin de parler pour influencer. A force de jouer pendant des heures, des jours et des années avec une poupée belle, mince et blonde, comment ne pas finir par penser que si vous n’êtes pas belle, mince et blonde façon Barbie, vous êtes moche, grosse et brune. Apparemment non, en tout cas, Matell se défend de cette critique en arguant qu’ils ont commencé à sortir des Barbies de toutes les couleurs et de toutes les formes à partir de la fin des années 60, au point qu’il en existe aujourd’hui pour tout type d’origine ethnique et tout type de corpulence, ils ont même sorti la fat Barbie, eux disent « curvy », c’est à dire une Barbie avec des courbes, pour bien montrer qu’on peut avoir des formes et être jolie. Dans un pays où une personne sur deux est obèse, il est certain qu’il fallait élargir leur vision des choses. L’entreprise de jouet contre-attaque même en affirmant que Barbie est féministe car dans le monde de Barbie, c’est Barbie la reine, la cheffe, le centre de gravité, le soleil. Et dans ce monde tout en rose, Barbie peut faire ce qu’elle veut, exercer le métier qu’elle veut, médecin, astronaute, pilote d’avion, bien qu’on la voit plus souvent en hôtesse de l’air qu’en capitaine, c’est elle qui conduit sa voiture avec laquelle elle va où elle veut faire la fête avec qui elle veut. Dans le monde de Barbie, les hommes sont au second rang, tout l’inverse du monde en vrai, celui du patriarcat, voilà ce que découvre Ken, merveilleusement interprété par Ryan Gosling dans le film, lorsqu’il change de décor. Quoi de plus chouette que le patriarcat, pense-t-il, c’est pourquoi il décidé de retourner dans le monde Barbie pour y importer la domination masculine.

Difficile de faire plus loufoque en termes de scénario, de décors ou de répliques, certaines deviendront peut-être aussi cultes que la poupée. Cela permet en tout cas de porter un regard décalé sur notre monde, même s’il a bien changé depuis le lancement de la première Barbie. On peut aussi accorder à Matell le sens de l’autodérision, se comparant volontiers aux agents de Matrix (Matell-Matrix) quand il s’agit d’empêcher Ken de foutre le bordel dans le monde de Barbie. Ce film est à prendre au second, voire au troisième degré, les enseignements qu’on peut en tirer, au premier. Rappelons qu’aux Etats-Unis toujours, certains Etats reviennent sur le droit à l’IVG, la vie n’est donc pas toujours rose quand on est une femme au pays de l’oncle Sam.

Quand il me prend dans ses bras
Qu'il me parle tout bas
Je vois la vie en rose
Il me dit des mots d'amour
Des mots de tous les jours
Et ça me fait quelque chose (2)

Sources / Références

(1) Barbie, film de Greta Gerwing, 2023.

(2) La Vie en rose, Edith Piaf, 1946

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