# CitizenX

Le poulailler

4 février 2024

Il faut que je vous raconte ma semaine toute en jeunesse. En disant jeunesse, je ne voudrais pas faire dans le jeunisme, je sais bien que la jeunesse, c’est d’abord un état d’esprit, il y a des vieux qui restent jeunes dans leur tête toute leur vie et des jeunes qui sont déjà vieux sans avoir ne serait-ce que commencé à vivre. Prenez Emmanuel Macron par exemple, au hasard comme ça, en tombant amoureux de sa prof de français et de théâtre quand il était au lycée, il a tout de suite été projeté dans une vie qui n’était pas la sienne, celle des adultes de trente ou quarante ans, milieu de carrière, déjà blasés et rangés, avec enfants, maison, labrador et des crédits à rembourser. Impossible dès lors d’être un ado comme les autres.

Ma semaine à moi a commencé par la rencontre d’un ado du même âge qu’Emmanuel quand il a connu Brigitte, dans le cadre d’une initiative lancée par un député Renaissance qui a pour but de rapprocher des lycéens et des professionnels, quelle que soit leur profession, pour les aider dans leur orientation et leurs choix concernant leur future vie professionnelle. Un pro pour un lycéen, une sorte de mentorat intergénérationnel, une belle idée à laquelle j’avais déjà souscrit l’année dernière mais j’étais arrivé en retard et tous les lycéens présents avaient déjà trouvé pro à leur pied. En même temps, arriver en retard, ce n’était pas très pro. Alors cette année, je suis arrivé en avance, je n’allais pas commettre deux fois la même erreur et cette fois c’est l’évènement qui a commencé en retard, comme quoi la synchro et moi, ça fait deux. Les assistantes parlementaires du député m’ont dit qu’on appelle cela le quart d’heure marseillais, sous-entendant qu’une réunion programmée à 14h à Marseille, ne commence jamais avant 14H15. Là, le quart d’heure a duré trois quarts d’heure mais bon passons.

Je m’installe dans la loge du stade de football qui accueille l’évènement et j’attends mon jeune. Comme je suis grand, me dis-je, je vais m’assoir pour ne pas l’intimider. Le jeune arrive, il baisse la tête pour passer la porte, ce n’est pas Victor Wembanyama mais il mesure tout de même 1m95, et c’est moi qui suis intimidé. D’autant qu’il sait parfaitement ce qu’il veut faire, à savoir de la robotique, et il sait comment le faire, bac technique, BTS, Master avec spécialisation de 3 ans en robotique et des stages à l’étranger. Finalement, je crois que c’est moi qui vais lui demander des conseils pour mon orientation. Il n’est jamais trop tard pour changer.

Avant de repartir, je fais le tour des stands qui ont été montés pour l’occasion et sont tenus par des étudiants bénévoles qui font la promotion de leur association. Une association nationale de mentorat justement, un étudiant, un mentor, « parce que chaque avenir mérite un coup de main ». Ou encore La cravate solidaire, une association qui donne des conseils pour réussir ses entretiens d’embauche, stage ou emploi, choix de la tenue vestimentaire, argumentaire, photo, tout y passe pour se donner le maximum de chances de décrocher le job, malin je trouve. Enfin, l’association Lien qui permet à des étudiants de loger chez un sénior à moindre coût contre une présence et des temps partagés. Une présence et du temps partagé, cela me rappelle Aïda, l’association fondée par Léa Moukanas, dont j’ai lu le livre il y a quelques mois (1). Aïda, c’est le nom de la grand-mère libanaise de Léa, et c’est également une asso qui propose à des jeunes d’aller passer du temps avec des malades de leur âge dans les hôpitaux. Une idée formidable qui a eu malgré ce qu’on pense a priori beaucoup de mal à voir le jour, le personnel hospitalier, chefs de service en tête, voyant d’un oeil méfiant cette intrusion de personnes étrangères et non professionnels de santé au sein des hôpitaux. Il a fallu qu’un médecin soit plus ouvert que les autres pour que les portes s’ouvrent elles aussi, puis d’autres, puis d’autres encore. Aujourd’hui Aïda permet à des milliers de jeunes malades de recevoir la visite de jeunes de leur âge, leur apportant présence et temps partagé. J’ai réalisé en lisant ce livre, tout comme cette semaine en discutant avec ces jeunes bénévoles qu’on se trompe sur la jeunesse quand on la présente comme flémmarde. Je crois au contraire que beaucoup d’entre eux sont engagés, dynamiques et ambitieux, ils veulent juste donner du sens à ce qu’ils font et quand le travail ne semble pas en avoir, ils ont du mal avec l’idée de ne travailler que pour se nourrir et payer les factures. Certains leur répondront que c’est la vie ça, que la plupart du temps, on n’a pas le choix, faut cravacher c’est tout. Peut-être. On peut aussi leur laisser une part d’innocence et d’idéalisme, surtout quand on n’a pas encore 20 ans.

Innocent, ce n’est pas le mot qu’a employé mon fils le lendemain pour m’expliquer pourquoi il a été viré du collège pour deux jours. Il reconnaît les faits, il a baissé son pantalon en maths pour se mettre une claque sur le caleçon et faire marrer ses potes. La prof n’a pas apprécié son humour, le directeur non plus. Retour à la maison, exclusion pour deux jours, deux jours qu’il viendra passer avec moi au bureau. D’ailleurs, cela tombe plutôt bien, j’avais l’intention de passer un peu de temps avec lui pour lui parler de l’IA et de Chat GPT, comment s’en servir et aussi comment ne pas s’en servir ou dit autrement, ce qu’il faut ne surtout pas faire. J’avais aussi prévu d’assister à une conférence intitulée : « Jeunesse, réenchante le monde de demain ». Vaste programme s’il en est.

S’agissant de Chat GPT, il nous fallait un exemple concret. Ayant une évaluation sur le régime de Vichy le jour de son retour à l’école, le thème était tout trouvé. Je dis à mon fils, bon on va commencer par ce qu’il ne faut pas faire. Ce qu’il ne faut pas faire, c’est demander à Chat GPT de te faire une fiche de révision sur le régime de Vichy à ta place. Bon, nous allons le faire quand même pour voir ce que cela donne, hein. Deux secondes plus tard, nous avons une fiche super structurée et synthétique sur cette période sombre de l’histoire de France, y a plus qu’à apprendre, c’est comme une soupe chinoise au micro-onde. Maintenant, voici ce qu’il faut faire, prendre le cours, le relire, le bouquin d’histoire, relire le chapitre, et noter les dates et évènements clés, les personnages clés, faire un résumé synthétique et répondre aux questions posées par le prof pour préparer cette évaluation. Ce qui a pris deux secondes à Chat GPT nous a pris une heure et demi. Là, forcément, je m’interroge. Faut-il vraiment choisir le chemin le plus long si on peut prendre le raccourci ? Le problème du chemin le plus court, c’est que ce n’est pas toi qui l’as écrit, donc tu n’en connais pas forcément toutes les articulations. Le chemin le plus long au contraire t’oblige à revoir la période dans le détail pour mieux comprendre, comprendre plutôt qu’apprendre et réciter. Voilà la différence fondamentale. Par contre, clairement, si on est en retard ou si on a la tentation d’aller plus vite pour pouvoir aller jouer à des jeux vidéos, alors Chat GPT est ton ami. Je me demande alors si je n’ai pas ouvert la boîte de Pandore. Fascinant certes mais également effrayant.

Le temps passe vite, avec ou sans IA, et l’heure de la conférence approche. Nous arrivons sur place, une sorte d’espace de coworking nommé Moho, pour Mosaic House, un nom qui sonne bien comme il faut, comme la start-up nation aime tant, enfin jusqu’à la faillite du géant américain WeWork. La salle est aux trois quarts pleine, l’âge moyen ne doit pas dépasser 20 ans. Une assistante propose même à mon fils de 15 ans d’aller s’assoir au premier rang, la honte ! me dit-il au creux de l’oreille. Et moi avec mes 47 ans, c’est limite si on ne me propose pas un sonotone. Là encore, c’est le défilé des associations, la forme juridique la plus adéquate quand on est jeune et qu’on n’a pas un rond. Ici deux gamins de 10 et 12 ans qui ont construit un poulailler dans leur collège, les poules ça aide à canaliser les agités, disent-ils en rigolant. Je demande à mon fils s’il ne veut pas que je lui achète une poule, bizarrement ça ne le fait pas rire. Et s’il va voir le directeur en lui proposant de construire un poulailler, je doute qu’il le prenne au sérieux. Il risquerait même l’exclusion définitive si c’est pris comme une énième provocation. Là, un autre jeune nous fait part de son expérience d’immersion au sein de différentes communautés car selon lui la communauté, ou plus exactement les communautés, c’est La solution pour faire bouger le monde. Il a vécu avec une communauté de moines, il a vécu avec les Sami en Finlande, il a vécu avec d’anciens taulards, etc. la fête des communautés en quelque sorte. Cela avait à la fois un côté sympa, bienveillant et tout mais aussi, le diable qui s’habille en Prada sommeille toujours en moi et apparaît parfois pour me donner des flèches à lancer, j’avais envie de lui demander, dis-donc Amélie Poulain, j’imagine que tu as aussi infiltré une communauté de nains de jardin dans ton périple non ? Et puis l’excès de communautés ne conduit-il pas à une forme de communautarisme ? On le voit bien aujourd’hui un peu partout dans les pays occidentaux, à défaut de faire société tous ensemble, si différents soyons-nous, nous nous replions sur notre communauté, nos amis, notre famille, et pour finir sur notre nombril sur les réseaux sociaux. Mais bon, l’heure n’est pas à la polémique, l’heure est à écouter des jeunes s’engager et rêver d’un monde nouveau. Alors rêvons d’un monde nouveau !

D’ailleurs, la principale invitée de la soirée est elle aussi une grande rêveuse, perchée je dirais même, il s’agit de l’actrice Lucie Lucas, surtout connue pour son rôle principal dans la série Clem. Une série qui en toute franchise ne me dit rien du tout à moi, mais bon j’ai 47 ans, et avec mon sonotone, je ne dois pas être dans la cible. Elle a apparemment des milliers de followers sur insta, alors forcément, je m’incline, si elle a « des milliers de followers sur Insta », c’est qu’il s’agit forcément d’une référence pour nous parler de la jeunesse et du monde de demain. Bon la jeunesse n’est plus toute jeune toute jeune non plus, elle a 35 ans, elle est mariée, trois enfants et a fui Paris pour faire pousser des légumes bio en Bretagne, loin de son premier métier de mannequin et ensuite d’actrice de sitcom qu’elle juge toxiques. Elle a d’ailleurs fait plusieurs burn-out, dont un en ce moment-même, son médecin dit d’ailleurs qu’elle devrait se reposer plutôt que de faire des conférences, oups ! Je me dis tout à coup en l’écoutant, il commence bien le monde de demain ! Mon fils va me détester après ça, c’est certain. Lucie Lucas est surtout connue pour son écolo engagisme, un peu comme Mélanie Laurent, mais en moins connue. Le message est sympa, mignon, ralentir, se poser, faire pousser ses légumes bio et les regarder pousser, vivre au rythme de la nature… tout ça a un petit côté bobo parisienne qui débarque avec ses bottes Aigle à la campagne et qui s’émerveille de voir des coquelicots dans les champs. C’est vrai que c’est beau les coquelicots mais ce n’est pas avec ça qu’on va nourrir la planète, dont la moitié ne mange pas à sa faim et n’a pas accès à l’eau potable. D’ailleurs pendant que Lucie fuit Paris pour la campagne, les agriculteurs quittent la campagne pour monter à Paris, c’est à rien n’y comprendre.

Après la conférence, j’ai emmené mon fils manger des sushis pas bio mais très bons. Je lui ai demandé ce qu’il avait retenu de la conférence. Il m’a répondu, j’ai bien aimé l’idée du poulailler !


Sources / Références

(1) Je veux être utile, l’engagement n’a pas d’âge, Léa Moukanas, Robert Laffont, 2022.

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