# CinémiX

Lionnes

8 mai 2022

Embarqué dans le début d’adolescence assez rock’n roll de ma fille, j’avais envie de voir le premier long métrage de la comédienne et désormais réalisatrice Luana Bajrami : La colline où rugissent les lionnes (1).

L’histoire se situe dans un petit village du Kosovo – je précise d’emblée que comme tout le monde je connais le Kosovo mais comme tout le monde, je suis infoutu de le situer sur une carte sauf à dire que c’est dans l’Est de l’Europe, vive la géographie les amis ! Donc premier réflexe, aller sur Google map pour voir où se situe le Kosovo. Pour ceux qui n’ont pas fait une fac de géo ni participé à Questions pour un champion, sachez que le Kosovo se situe en plein milieu de l’autre botte européenne (avec la botte italienne), c’est à dire celle qui descend vers la Grèce, un petit pays montagneux qui a des frontières communes avec la Serbie, le Monténégro, l’Albanie, la Macédoine du Nord – j’adore la Macédoine ! – et la Bulgarie.

Première impression, le Kosovo est un paysage magnifique, fait de montagnes à perte de vue, recouverte d’immenses forêts, au creux desquelles se nichent des lacs qui reflètent le bleu infini du ciel. Sauf qu’ici, il ne s’agit pas de peindre un tableau impressionniste mais d’y vivre et quand on a dans les vingt ans, un peu plus ou un peu moins, l’histoire ne le précise pas, eh bien on s’emmerde à mourir dans ce trou paumé montagneux, si beau soit-il en photo ou sur un tableau.

La colline où rugissent les lionnes raconte cette histoire-là, celle de trois copines, Qe, Li et Jeta qui tuent le temps et rêvent d’une vie meilleure, ailleurs. Qe vit avec ses parents et sa petite soeur qu’elle adore et qu’elle protège d’un père un peu trop autoritaire, limite violent. Quand il apprendra par exemple que les gens du village parlent de Qe comme d’une pute, celui-ci lui arrache son haut et la chasse du foyer familial, charmant ! Li vit avec sa mère et ses trois petits frères, pas de trace de père dans les parages, tant mieux vu le style du patriarche kosovar moyen. Sa mère est aimante et encourage sa fille à aller à la fac à Pristina pour les sortir de la misère. Non ma fille, tu n’as aucune pression sur les épaules, tout va bien. Jeta enfin, vit avec son oncle, jeune, qui lui mettrais bien le grappin dessus, entre deux joints. Ses parents sont morts, on ne sait pas pourquoi mais on suppose qu’ils ont dû être tués dans le cadre des derniers conflits qui ont marqué ce territoire de l’ex-Yougoslavie.

Qe, Li et Jeta passent leurs journées à zoner dans une maison en construction qui ne sera sans doute jamais terminée ou dans une ancienne piscine olympique aujourd’hui asséchée et veulent s’échapper de cet endroit où personne n’a aucun avenir. Qe pourrait reprendre le salon de coiffure de sa mère, mais plutôt mourrir que de devenir coiffeuse, dit-elle à ses deux potes. Aucune des trois n’a été admise à la fac l’année précédente, mais cette fois, c’est la bonne, y a pas moyen, pas d’alternative possible. Le jour de la publication des admissions pour la rentrée prochaine sera le point de bascule. A nouveau, aucune des trois n’est retenue, leurs espoirs s’écroulent. Qe ne retournera pas vivre avec son père et sa coiffeuse de mère, Li ne sortira pas les siens de la misère en faisant des études supérieures et Jeta ne se fera pas violer par son oncle, pas question ! Alors la décision est prise, elles vont monter un gang, un gang de filles, les gang des lionnes de la colline.

Démarre alors une fuite en avant à la Thelma et Louise (2), de braquage nocturne en braquage nocturne, matériel hifi, bijoux, cigarettes, alcools… de maigres butins, juste de quoi changer la vieille Audi A4 par une un peu moins vieille Jaguar S-Type verte, la voiture parfaite pour ne pas attirer l’attention quand on est trois gonzesses, qu’on a pas un rond et qu’on vit dans village de la montagne kosovarde. Les histoires d’amour, puisqu’il s’agit d’une histoire d’amour, amour de la vie, amour de ses amies, finissent en mal en général, celle-ci n’échappera pas à la règle.

Luana Bajrami fera une petite apparition dans son propre film en jouant le rôle de la petite kosovarde qui vit en France et revient voir sa grand mère pour les vacances. Elle étudie – la chance qu’elle a se disent les trois autres – et lit l’Assommoir (3), ce qui n’a évidemment rien d’un hasard.

L’assommoir est une autre histoire de femme, Gervaise, qui veut s’en sortir en ouvrant sa propre blanchisserie et subvenir aux besoins de sa famille depuis que son second mari est tombé d’un toit, lui l’ouvrier couvreur zingueur. L’histoire d’une ascension et d’une chute vertigineuse car on n’échappe jamais vraiment à la misère quand on nait dedans jusqu’au cou. Gervaise mourra là où elle est née donc, tout en bas, dans la cave, totalement ignorée et oubliée, ce n’est que l’odeur de son cadavre qui attirera l’attention des voisins.

Luana n’est peut-être pas Zola, mais l’histoire de ces trois-là, Qe, Li et Jeta est un formidable cri à la vie, un rugissement de lionnes. Allez le voir !

Sources / Notes

(1) La colline où rugissent les lionnes, film de Luana Bajrami, 2022

(2) Thelma et Louise, film de Ridley Scott, 1991

(3) L’Assommoir, Emile Zola, 1876-77

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