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Chômeurs payeurs

2 mai 2021

J’ai commencé ma carrière au chômage ! J’avais pourtant fait de brillantes études, enfin de brillantes études je ne sais pas, mais en tout cas une brillante école c’est certain, une des meilleures de France dans son domaine. Seulement voilà, j’étais sorti diplômé juste après l’effondrement de la première bulle internet, au début des années 2000. Un trou d’air économique s’en suivit. Aussi, la première chose que je fit une fois mon précieux parchemin en poche, c’est de m’inscrire à Pôle Emploi. Je ne vous raconte pas le sentiment de honte qui s’est emparé de moi ce jour-là, je ne sais pas pourquoi d’ailleurs, ce ne serait peut-être que temporaire. J’en ai chialé tout seul dans ma voiture d’occasion. Alors quand j’entends des banalités du type les chômeurs sont des fainéants, je repense à ce jour, à ces premiers mois dans la vie active, et j’ai envie de leur crier : vous ne savez pas de quoi vous parlez ! Peut-être qu’il y a des profiteurs, il y en a toujours, quelque soit le système. Mais pour la plupart des gens, se retrouver au chômage, c’est prendre un coup de massue sur la tête. Comme si la société vous disait, c’est gentil d’avoir participé, merci, à présent vous ne servez plus à rien. Sans parler de ceux qui se retrouvent au chômage en milieu de carrière, cadres pour certains, avec un crédit maison en cours, des enfants scolarisés, peut-être même que Madame a pris un congé parental pour s’en occuper. Vous vous imaginez dans le costume cravate de ce gars à qui l’on dit, bon bah maintenant tu vas passer pour un con devant ta femme et tes gosses, tu vas passer tes journées en peignoir entre deux Lexomils. Tu diras mais non je ne vais pas passer ma journée à jouer à Candy Crush, bien sûr que je vais chercher du taf, enfin chérie voyons. Mais c’est faux, tu ne vas pas en foutre une et tu vas essayer de battre ton reccord au jeu de bonbons. Alors tu voudras faire partie d’une équipe de natation synchronisée masculine et peut-être que ça te sauvera la vie (1). A tous ceux qui pensent que les chômeurs sont des fainéants, allez vous faire foutre.

Le Grand Bain, de Gilles Lelouch, 2018

La question que tout le monde se pose face à ces milliards de milliards dépensés depuis une petite année, c’est qui va en faire les frais en premier ? Sur qui on va taper en premier pour commencer à rembourser cette immense dette ? Les laboratoires pharmaceutiques ? Les laboratoires d’analyses médicales ? Le e-commerce ? Les artisans dont le carnet de commande ne désemplit pas ? En restant chez eux, les gens n’ont jamais autant eu envie de tout refaire ! Qui va cracher en premier ? Eh bien non, aucun parmi ces gagnants de la crise, non, ce sera les chômeurs ! Oui Madame ! Avec la réforme de l’assurance chômage, 840 000 demandeurs d’emploi vont voir leur allocation baisser. Vous y croyez vous ? Ah pardon, vous aussi vous pensez que les chômeurs sont des fainéants et donc vous êtes tout à fait d’accord. Dites-moi, vous avez déjà été au chômage ? Non ? Vous faites quoi dans la vie ? Retraité ! Ok, sans commentaire.

Dans le même temps, les entreprises qui abusent des CDD, des contrats à temps partiel, de l’intérim, qui offrent des salaires de misère, elles bénéficient d’un sursis de 12 mois avant qu’on commence à se pencher sur leur cas. Ce gouvernement, cette présidence Macron est une caricature. Cette forme de centrisme consistant à n’y être ni de gauche ni de gauche. A côté, on a presque le sentiment que Sarkozy menait lui une politique de gauche, tant les décisions prises depuis le jour un sont au profit des plus riches (suppression de l’impôt sur la fortune) et au détriment des classes moyennes et pauvres (carburant cher, réforme des retraites et là baisse des allocations chômage). Le tout en pleine pandémie, alors que des millions de personnes sont soit au chômage partiel, soit en télétravail et tous se demandent à quelle sauce ils vont être mangés quand les aides s’arrêteront.

Et puis c’est toujours la même rengaine. Tout se passe comme si c’était toujours de la faute du chômeur s’il est chômeur, cette fainiasse, sans prendre en considération le fait que le travail se barre ailleurs depuis des décennies, en Pologne, en Chine, au Bangladesh, au Maroc. A ce rythme, il ne restera bientôt plus aucun emploi industriel dans ce pays et même en occident de manière générale. Ceux qui ne comprennent pas ça ne comprennent pas non plus pourquoi Trump a été élu et reste très populaire, ils ne comprennent pas pourquoi les Anglais n’ont pas voulu rester dans l’Europe, pourquoi les populistes gagnent du terrain partout. En réalité ils comprennent très bien mais ils s’en foutent car ils ne sont pas concernés, eux font partie de la « start-up nation », comme si demain tout le monde allait devenir développeur ou « community manageur ».

Le travail se fait la malle. Prenez PSA, qui va produire ses hauts de gamme en Chine, les hauts de gamme hein, pas les premiers prix, les modèles sur lesquels ils sont sensés avoir de la marge, ceux que normalement on produit ici, parce que on a le savoir-faire ! Mes fesses oui ! Chez PSA, on vous explique que c’est plus facile de produire en Chine et de faire revenir les voitures sur le marché français que l’inverse. Donc direction la Chine, un pays où les ventes du constructeur ont été divisées par dix dans les cinq dernières années. Ils n’en veulent pas de vos DS les chinois les gars, ils veulent des berlines allemandes comme tout le monde, comment il faut vous le dire ? Le travaille se barre !

Prenez Michelin, le roi du pneu, un des fleurons de l’industrie française. Ils vont supprimer 2300 postes en France alors que leurs résultats restent très satisfaisants (625 M€ de résultat net cette année). Michelin c’est pas rien quand même ! Michelin, le premier employeur privé de la région Auvergne-Rhône-Alpes, se désengage progressivement de l’hexagone (Graphique 1). La saignée est telle sur le pneu qu’aujourd’hui la balance commerciale est déficitaire de 830 M€ alors qu’elle était encore excédentaire de plus d’1 milliard d’euros au début des années 2000 (Graphique 2).

Le travail se casse et c’est la faute à qui ? Aux chômeurs bien sûr !

Graphique 1

Source : Michelin en roue libre vers la désindustrialisation, Alternatives Economiques, avril 2021, p.54

Graphique 2

Source : Michelin en roue libre vers la désindustrialisation, Alternatives Economiques, avril 2021, p.55

(1) Personnage interprété par Mathieu Amalric dans Le Grand Bain, de Gilles Lelouch, 2018

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