# SociétiX

Julia & Julio

28 décembre 2022

Hasard étonnant, concours de circonstance ou phénomène quantique aussi inexpliqué qu’inexplicable, de ceux que j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’évoquer dans mes billets, je lisais le manifeste féministe de Lauren Bastide (1) et j’arrivais à la conclusion.

Lauren Bastide est une journaliste et militante féministe bien connue, notamment pour avoir créé la série de podcasts La Poudre, écoutés plus de 10 millions de fois. Cette ancienne rédac chef au magazine Elle, chroniqueuse sur Canal Plus est également à l’origine de l’émission estivale Les Savantes diffusée pendant trois ans sur France Inter et d’un cycle de conférences au Carreau du Temple. Autant dire que Lauren est une femme très engagée.

Comment devient-on engagé, par quel processus personnel, quel chemin parcouru, quels évènements, quels questionnements à la fois intérieurs et sociétaux vous conduisent à monter sur l’estrade et agir pour changer les choses, changer le monde, en mieux ? Il n’y a pas de réponse unique car chaque personne l’est, unique justement. Dans le cas de Lauren Bastide, l’explication vient à la fin, en conclusion et non en introduction, pour éviter que ce qu’elle va nous révéler, telle une grosse claque en pleine poire de celles que prennent certaines femmes battues, ne biaise les idées qui vont suivre.

Julia était étudiante en DUT de gestion des entreprises et des administrations à l’IUT d’Orléans. Ce jour-là, elle s’était levée tôt car c’était le jour de son grand oral, l’ultime épreuve avant le diplôme. Un studio l’attendait déjà à Paris où la jeune femme allait se lancer dans la vie active, monter à Paris, rencontrer plein de gens, faire la fête, vivre avec un grand V, travailler aussi, beaucoup même, avoir de l’ambition et des projets, réussir, Rastignac au féminin. Mais quelques semaines auparavant, Julia s’était plainte d’un camarade un peu trop entreprenant et dont les agissements lui faisaient peur. Et pour cause, un jour, le jeune homme éconduit avait sorti un couteau en classe. Les parents de Julia s’étaient alarmés, avaient contacté ceux du garçon, un signalement avait été fait au commissariat. On ne peut cependant pas arrêter un individu sans motif légitime et légal, et aujourd’hui en France, menacer une femme avec un couteau n’est pas suffisant pour faire l’objet d’une arrestation ou d’un suivi psychologique. Dommage ! Dramatique même, car le grand jour, il s’est lui aussi présenté au grand oral de Julia, pas pour l’applaudir non, pas de happy end dans la vraie life, mais pour lui tirer dessus à plusieurs reprises avec une carabine 22 long rifle, une référence d’arme à feu que sa soeur Lauren n’oubliera jamais, une référence qu’elle a tant de fois entendu au procès. Est-ce pour cela que Lauren Bastide est devenue une féministe engagée, elle dit que non et qu’il ne faut pas voir son engagement comme la revanche d’une femme qu’un fou furieux a séparé de sa petite soeur tant aimée. Je ne lui ferai pas l’injure de le penser.

A ce moment précis, mon esprit vagabond est interrompu par une chanson à la radio, une chanson de Julio Iglesias bien connue, emblématique d’une autre époque, avant #Metoo, avant # Balancetonporc.

Cette chanson, c’est Vous les femmes.

Vous les femmes, vous le charme
Vos sourires nous attirent nous désarment
Vous les anges, adorables
Et nous sommes nous les hommes pauvres diables
Avec des milliers de roses on vous entoure
On vous aime et sans le dire on vous le prouve
On se croit très forts on pense vous connaître
On vous dit toujours, vous répondez peut-être
Vous les femmes, vous mon drame
Vous si douces, vous la source de nos larmes
Pauvres diables, que nous sommes
Vulnérables, misérables, nous les hommes
Pauvres diables, pauvres diables ....

Ce jour-là, le diable n’était pas habillé en Prada et il portait une carabine 22 long rifle.


(1) Lauren Bastide, Présentes, Allary Editions, 2020

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