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Petit paysan

6 février 2024

Un poulailler et des poules, il y en avait aussi chez mes grands parents dans l’Orne, c’était chouette, à part quand ma grand-mère crevait les yeux des poulets pour qu’ils se vident de leur sang avant de les plumer. C’est une des différences, m’étais-je dit, entre les gens de la ville et ceux de la campagne, en particulier les paysans, cette capacité à tuer les animaux pour se nourrir, poules, canards, lapins, veaux, vaches, cochons, couvée… Moi le citadin indécrottable, je suis incapable d’écraser ne serait-ce qu’une araignée. Ce n’est pas que j’en suis incapable en fait, c’est que je ne veux pas. Si demain je devais tuer pour me nourrir, si personne ne le faisait pour moi, afin que j’ai un steak dans mon assiette sans avoir à me demander de quelle vache il vient, je deviendrais certainement végétarien. Mais ceci est un autre sujet, ce billet est consacré au monde paysan, aujourd’hui dans la rue pour manifester sa colère et son désespoir.

Un monde paysan qui a tellement changé en quelques dizaines d’années, un siècle à peine. Dire que mon grand-père, qui était né en 1919 et avait repris la ferme de ses parents à la veille de la Seconde guerre mondiale, une responsabilité lui permettant d’échapper aux combats, a commencé avec des chevaux. Vous imaginez labourer cent hectares avec des chevaux ? Alors ne parlons pas de cinq cents ou de mille hectares comme on en trouve dans les grandes plaines céréalières. C’est qu’à l’époque, les méga fermes n’existaient pas. Impossible humainement de cultiver des champs aussi grands avec des moyens aussi rudimentaires que des chevaux et des bras. Puis il a acheté son premier tracteur, je ne me souviens pas la marque car je n’étais pas né. Je peux par contre vous dire que le suivant était un John Deere, le fameux tracteur vert et jaune américain, aujourd’hui numéro un mondial du secteur avec un chiffre d’affaire de plusieurs dizaines de milliards de dollars. Faut dire qu’aux Etats-Unis, pays de tous les superlatifs, les champs font des milliers d’hectares, hectares, milliards, dollars, arrr… Et ils moissonnent avec une dizaine de machines alignées, telle une horde sauvage dans un western.

Il y a une certaine fierté à être au volant de son tracteur et aussi une certaine fierté à être sur les genoux de son grand-père à tenir le volant du tracteur quand on a cinq ou six ans, tout ça est loin à présent. J’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, petit j’allais souvent chez mes grands-parents pendant les vacances, l’univers de la ferme m’est donc familier. Je me souviens de tout. Je me souviens de ma grand-mère qui s’occupait des vaches (elle ne passait pas son temps à martyriser les poulets) et me laissait sur une couverture avec quelques petites voitures pendant qu’elle faisait la traite, à la main, assise sur un petit tabouret à trois pieds. Je me souviens de mon grand-père dans les champs avec son tracteur, des moissons, des bottes de paille ou de foin qu’il fallait mettre debout pour qu’elles sèchent puis ramasser à la fourche, fallait être sacrément costaud à cette époque. Je me souviens des animaux, des chiens, des poules, des lapins, de mon veau Nicolas, des chevaux. Je me souviens des greniers qu’on remplissait de paille, de foin ou de céréales. Je me souviens des dimanches de chasse, des repas de famille à n’en plus finir, du trou normand, moi j’avais uniquement le droit à la glace aux pommes. Je me souviens des lièvres et des faisans sanguinolents. Je me souviens de tout, tout ça est inscrit en moi et bien que je vivais en ville, je suis un peu, je pense, un gamin de la ferme.

Il m’arrivait aussi de partir en montagne avec mon oncle, ma tante et ma cousine, un petit alpage pas très loin de Thônes en Haute-Savoie. Là, il y avait Jean-Claude, l’éleveur de chèvres qui dans une autre vie avait été cuisto en Angleterre, joueur de ping-pong émérite, « mon gaillard » qu’il me disait quand je lui mettais la misère à ce jeu tennis sur table. L’été à en haut, l’hiver en bas, il vivait là avec sa femme, qui fabriquait les fromages et les vendait sur le marché d’Annecy, et leur fille. C’était nos voisins, nos amis, c’était la montagne que nous aimions. Il y avait aussi, sur l’autre versant, Gisèle et Raymond qui faisaient quant à eux du reblochon. Avant d’aller en vacances dans cette contrée, je ne mangeais que de La Vache qui rit, personne ne savait au juste pourquoi elle riait, mais moi j’en mangeais. Puis j’ai découvert le reblochon et je n’ai plus jamais mangé de vache qui rit. Quand je repense à cette époque de ma vie, je suis un peu nostalgique, j’ai presque les yeux humides d’ailleurs, les mêmes larmes que celles que ma copine de l’époque avait versée quand je l’avais emmenée découvrir ce petit coin de montagne et rencontrer nos amis. Nous avions débarqué à l’improviste, ils nous avaient accueilli chaleureusement et offert du reblochon, forcément, et du sirop de cassis. En repartant, je la vois pleurer, je lui dis alors, bah qu’est-ce qui se passe, qu’est-ce qui t’arrive, quelque chose ne va pas ? J’étais inquiet. Elle me dit, non, non, tout va bien, c’est juste qu’ils sont tellement gentils. Ce moment est resté gravé dans ma mémoire. Je ne m’étais pas vraiment rendu compte à quel point ils étaient accueillants, en effet, nous qui n’étions que des touristes à la base, comme cette dame de Haute-Savoie chez qui Francis Cabrel allait parfois dormir (1).

D’ailleurs, cette semaine je suis allé au cinéma voir La ferme des Bertrand (2), un documentaire qui retrace la vie des Bertrand sur cinquante ans, des années 70 à aujourd’hui, trois frères sur une même terre, celle de Haute-Savoie, trois frères animés par la volonté de bien faire les choses, faire du bon lait et du bon reblochon, et pour cela faire du bon foin pour les vaches, à l’étable l’hiver, au grand air l’été. Une vie dure qui n’attire pas beaucoup les jeunes et fait fuir les prétendantes. Nos trois frères Bertrand ne se sont par conséquent jamais mariés, et lorsqu’il a fallu transmettre la ferme, c’est un neveu qui s’est porté volontaire.

Malheureusement, quand celui-ci est décédé à seulement 50 ans, ce fut le choc. Mais l’atavisme est puissant chez les paysans, quand on grandit à la ferme, on s’y attache, souvent plus que de raison, et une fois encore c’est le fils ainé qui s’y est collé, puis le beau frère, avec passion et ce malgré les contraintes, lever à 5 heures, sept jours par semaine, les vaches ne partent pas en week-end, 365 jours par an, car les vaches ne prennent pas de vacances non plus. Comme pour mon grand-père en plaine, la mécanisation a tout de même rendu le travail moins pénible, le tracteur, la remorque qui ramasse le foin, le système de fourche hydraulique qui permet d’aller chercher le foin et de le déposer devant les vaches sans ce casser les reins, la nettoyeuse à fumier… la vie à la ferme des Bertrand a bien changé également en cinquante ans.

Si les paysans sont dans la rue cependant, ce n’est pas parce qu’ils travaillent trop. Certes ils travaillent beaucoup, énormément même, mais ils aiment leur travail alors le temps passe vite et ils n’y pensent pas. Ce qu’ils veulent en revanche, c’est vivre décemment de leur travail. Travailler beaucoup pourquoi pas, mais si c’est pour crever la dalle à la fin du mois, alors même que leur mission est de nourrir le monde, ce n’est pas admissible. Après, tous les paysans ne sont pas logés à la même enseigne. Entre le céréalier qui exploite des centaines d’hectares seul ou presque avec ses machines en tapotant sur les bons boutons au bon moment, tant d’engrais pour tant de quintaux à l’hectare, entre lui et l’éleveur de chèvres en haut de sa montagne, il y a un tel écart que cela n’a aucun sens de les mettre dans le même panier. Pourtant, et c’est ce que dénonce souvent les petits paysans, ce sont les gros, en particulier la FNSEA, le syndicat majoritaire, qui mènent la danse et les négociations avec les pouvoirs publics d’un côté, français et européens, et la grande distribution de l’autre. Une grande distribution qu’on a peu entendue ces dernières semaines, hormis l’inoxydable Michel Edouard Leclerc, le chantre des prix bas, qui nous fait croire qu’on peut pratiquer des prix bas tout en payant correctement les agriculteurs. La vérité Serge, c’est qu’il nous prend pour des cons (sommateurs), tout ça je te le dis Serge, c’est de la com gratuite pour Leclerc. A force de passer dans les médias depuis 40 ans pour dire qu’ils sont les moins chers, cela finit par rentrer dans la caboche des gens. Seulement, Michel Edouard ne peut rien à cette loi d’airain en matière d’économie et de production, moins c’est cher, moins c’est de la qualité et moins tu paies le fournisseur, ou le producteur. La loi Egalim a été conçue pour rééquilibrer la balance mais on sait très bien que les lois sont faites pour être contournées.

Et l’Europe ne nous aide pas non plus, en allant toujours dans le sens du marché libre et non faussé. Non faussé, tu parles ! Le marché libre, c’est surtout la liberté du loup dans un poulailler ou des poules libres ont la liberté de se faire bouffer. La loi de la jungle, c’est la loi du plus fort, point. Nous devons impérativement protéger l’exception agricole, on pourrait dire agri-culturelle, française face au marché libre, notamment dans le cadre des accords commerciaux internationaux tels que le Mercosur. On parle ici d’exception française parce que, contrairement à nos copains européens, l’agriculture productiviste n’est pas majoritaire en France. La France, c’est le pays de la diversité, nous avons certes de grandes plaines céréalières mais aussi et surtout des petits maraîchers, éleveurs, viticulteurs, apiculteurs et tout ce qui roule en tracteur qui pour la plupart pratiquent une agriculture raisonnée et durable. Ils sont attachés à leurs territoires et à leur terroirs, ils le défendent et le protègent. La responsabilité des pouvoirs publics, c’est de permettre à tous ces petits paysans de toutes les régions de France de vivre dignement et qu’ils puissent produire dans de bonnes conditions, peut-être moins mais mieux. Sinon quoi ? Sinon, nous crèveront tous de la merde que les gros mettent dans notre assiette, voilà c’est pas plus compliqué que cela. L’alimentation, c’est la première des médecines, nous disent les sages. A Paris et à Bruxelles, ils devraient en prendre conscience avant de ratifier des accords de libre échange avec des pays tels que le Brésil qui ne respectent pratiquement aucune norme environnementale. Voilà le coeur du problème, que les paysans puissent vivre correctement et qu’on arrête de servir la soupe à ceux qui nous vendent de la merde, n’est-ce pas Jean-Pierre (Koff) ?

Petit paysan, c’est aussi un film avec Swan Arlaud et Ana Giraudeau (3), un frère et une soeur, lui est paysan, elle est véto. Il y a une scène déchirante dans ce film , une scène qui m’a encore fait chialer (j’ai maintes fois eu l’occasion de dire ici ma sensibilité à l’égard des animaux), Pierre le frère est dans son canapé avec un veau dans les bras qu’il ne veut pas lâcher, et pourtant il le faut bien car son troupeau est atteint de la maladie de la vache folle. Moi je vous le dis, c’est pas les vaches qui sont folles mais les humains qui leur donnent n’importe quoi à brouter. Alors oui parfois, trop souvent à mon goût, on a l’impression de marcher sur la tête et je comprends ceux qui mettent les panneaux des communes à l’envers – brillante idée de com au passage, comme quoi il n’y a pas que Leclerc qui sait y faire.

Ils quittent un à un le pays
Pour s'en aller gagner leur vie, loin de la terre où ils sont nés
Depuis longtemps ils en rêvaient
De la ville et de ses secrets, du formica et du ciné
Les vieux, ça n'était pas original
Quand ils s'essuyaient machinal, d'un revers de manche les lèvres
Mais ils savaient tous à propos
Tuer la caille ou le perdreau et manger la tomme de chèvre
Pourtant, que la montagne est belle, comment peut-on s'imaginer
En voyant un vol d'hirondelles, que l'automne vient d'arriver ? (4)

(1) La dame de Haute-Savoie, Francis Cabrel, 1980.

(2) La ferme des Bertrand, film documentaire de Gilles Perret, en salle le 31 janvier 2024

(2) Petit paysan, de Hubert Charuel, 2017

(3) La montagne, Jean Ferrat, 1965

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