# Madame Y

Simone B

26 mai 2023

Une autre Simone aura traversé et même marqué le XXème siècle, en voiture le plus souvent possible puisqu’elle a obtenu le permis de conduire seule en 1952, il s’agit de Simone de Beauvoir, ou plutôt Simone Bertrand, le vrai nom de son père, la particule fut ajoutée dans les années 30 pour permettre à celui-ci de fréquenter les milieux aristocrates sans en avoir ni les titres ni les tunes. Ce manque d’argent relatif aura d’ailleurs un impact certain sur le destin de sa fille, une fille qui devint à la fois une grande écrivaine et une figure majeure du féminisme. Elle aura en effet marqué le siècle, non seulement en France, mais aussi un peu partout dans le monde, partout où ses écrits se sont propagés tels une trainée de poudre, qui allait mettre le feu aux foyers petit bourgeois et révolutionner le rôle des femmes dans la société.

Née en 1908 à Paris, Simone est une élève studieuse qui collectionne les prix d’excellence avec son amie Elisabeth, alias Zaza. Bac à 16 ans avec mention bien, double spécialité littérature et maths, elle s’inscrit ensuite à la Sorbonne pour y suivre trois cursus parallèlement, littérature, philosophie et droit. Elle sera la plus jeune agrégée de philosophie à 21 ans, terminant 2ème du concours, derrière un certain Jean-Paul Sartre. Une rencontre qui allait changer le cours de son existence. Un autre évènement majeur dans la vie de Simone, c’est la guerre 14-18, qui occasionna la faillite de son grand-père maternel, banquier dans l’est de la France. Georges, le père de Simone, avocat, comédien amateur et surtout dilettante professionnel, comptait sur la fortune de son beau-père et sur ses emprunts russes pour pouvoir payer une dote afin que ses filles puissent faire de beaux mariages. Nous étions au début du XXème siècle, les choses se faisaient ainsi à cette époque dans les milieux bourgeois et aristocratiques. Un beau mariage sinon rien ! Pratiquement ruiné, la famille dut déménager dans un appartement plus petit et oublier l’idée d’un mariage avantageux. Ce fut l’opportunité pour Simone de quitter son milieu familial pour s’installer seule dans un appartement à Paris. Cette même année (1929), son amie d’enfance Zaza meurt d’une méningite infectieuse. Simone ne peut désormais compter que sur elle et devra travailler pour s’en sortir.

Avec Sartre, elle commence à fréquenter les milieux intellectuels de gauche et signe avec ses camarades de la Sorbonne la pétition réclamant la grâce de Sacco et Vanzetti, deux anarchistes condamnés à mort aux Etats-Unis. Au début des années 30, agrégation de philosophie en poche, Beauvoir et Sartre sont nommés professeurs, Beauvoir à Marseille, Sartre au Havre. Du haut du grand escalier de la gare Saint-Charles, telle une Rastignac au féminin, elle crie : « A nous deux Marseille ! » Sartre lui propose le mariage, Beauvoir refuse ! Elle prend goût à la liberté, a la vie devant elle et passe son temps entre ses cours au lycée Montgrand et de longues randonnées ensoleillées dans l’arrière pays provençal. De retour à Paris en 1936, année du Front Populaire, elle prend ses quartiers au Royal Bretagne, un hôtel de Montparnasse où ses occupants mènent une vie de bohème, une joyeuse communauté d’artistes où les couples se font et se défont au gré du moment et des envies. Sartre l’y rejoint.

Arrive la Seconde Guerre mondiale, tous les hommes qu’elle aime, d’amour ou d’amitié, sont mobilisés, Paul Nizan, Jacques-Laurent Bost et bien sûr, Jean-Paul Sartre. Nizan meurt à la bataille de France en 1940, Bost est blessé et rapatrié à Paris, Sartre quant à lui, est fait prisonnier et envoyé en Allemagne. Il est libéré en 1941 et rentre lui aussi à Paris retrouver Simone et ses amis du Royal. Simone est suspendue de son poste de professeure suite à la découverte de sa relation avec une de ses étudiantes. Elle devient alors chroniqueuse à Radio Vichy, radio collabo disent les uns puisque c’est la seule autorisée à émettre officiellement pendant cette période sombre de l’histoire. Elle y anime des émissions sur l’histoire du music-hall dans lesquelles elle glisse parfois quelques éléments de rébellion vis à vis du pouvoir en place. La vie intellectuelle reprend progressivement boulevard Saint-Germain autour du noyau Sartre-Beauvoir, c’est d’ailleurs sous l’occupation que les deux écrivains sont publiés pour la première fois par les éditions Gallimard. Si Sartre et Beauvoir ne sont à classer ni parmi les résistants ni parmi les collaborationnistes, on parle ici fréquemment de zone grise, la Seconde Guerre mondiale est malgré tout pour ces deux-là un réveil idéologique et politique. Ils deviennent alors des figures intellectuelles majeures et Sartre fonde dès 1945 un magazine littéraire et philosophique intitulé Les Temps modernes, en hommage au film de Chaplin sorti en 1936.

Après la guerre, célèbre et célébrée dans les milieux littéraires, Beauvoir est invitée à donner des conférences dans les grandes villes américaines. Elle rencontre notamment Richard Wright à New York, qui lui fait découvrir Harlem et les problématiques de la communauté afro-américaine. Elle comparera l’oppression dont les noirs sont victimes là-bas à celle que subissent les femmes au quotidien ici. A Chicago, elle fait la connaissance de Nelson Algren, un romancier populaire et talentueux pour qui les bas fonds de la ville d’Al Capone n’ont aucun secret. Algren tombe amoureux du Castor, beaver en anglais, un surnom que lui avait donné René Maheut, un autre des ses amoureux, du temps où elle étudiait à la Sorbonne, Simone aussi. Algren deviendra même le grand amant de sa vie, avec lui elle se fait midinette et aspire à la jouissance qu’elle ne trouve pas forcément dans sa relation intellectuelle avec Sartre. De retour à Paris, celui-ci l’encourage néanmoins à poursuivre son œuvre littéraire, et notamment au sujet de la famille et des femmes. Le 24 mai 1949 paraît le premier tome du Deuxième Sexe aux éditions Gallimard et le 28 octobre le second. L’onde de choc sera sans pareil sur la société de l’époque, le début d’un mouvement d’émancipation des femmes sans précédent dans l’histoire de ce pays et du monde de manière générale. Elle y ausculte la structure familiale et y voit la source même de l’oppression des femmes. Simone de Beauvoir a 41 ans et devient une véritable icône du féminisme contemporain.

Beauvoir et Sartre n’ont pas toujours vu juste cependant. A l’origine de l’existentialisme, mouvement philosophique selon lequel l’existence précède l’essence, à chacun ensuite de donner le sens qu’il veut à sa propre vie, une philosophie somme toute progressiste par rapport aux idéologies dominantes jusqu’alors, ils vont pourtant soutenir le PCF et l’URSS jusqu’au milieu des années 50 lorsque les chars russes envahissent la Hongrie et la publication du rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline. Ils se rendent également en Chine à l’invitation de Mao Zedong et à Cuba où ils passent plusieurs jours avec Fidel Castro et Che Guevara. Beauvoir confiera à la fin de sa vie dans Tout compte fait, être allé de déception en déception concernant le communisme. Leur adhésion aux idées marxistes est surtout à voir à l’aune d’une époque où l’on sortait à peine d’un conflit qui avait fait des millions de morts de part et d’autre, où les Américains avaient bombardé Hiroshima et Nagasaki et où on craignait une guerre nucléaire totale. Beauvoir et Sartre avaient aussi à cœur de s’affranchir des leurs milieux bourgeois respectifs . Ils inventent finalement une troisième voie, existentialiste donc, rejetant à la fois le capitalisme et le communisme, et s’engagent dans des combats politiques majeurs tels que l’indépendance de l’Algérie, signant par exemple des deux mains le « Manifeste des 121 » ou prenant publiquement la défense de Djamila Boupacha, une jeune fille de 22 ans, militante du FLN, emprisonnée, torturée et violée par des soldats français. Pendant cette période, fin des années 50, début des années 60, Beauvoir entreprend également l’écriture de ses Mémoires d’une jeune fille rangée.

Les Mémoires de Beauvoir sont publiées au moment où démarre ce qu’on appelle la deuxième vague féministe avec la création du Planning familial, une association qui a pour but de promouvoir l’éducation sexuelle et le contrôle des naissances pour éviter les avortements clandestins puisque, à cette époque, le recours à l’IVG est toujours interdit en France. Il le sera jusqu’en 1975, le 17 janvier, avec la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse, dite loi « Veil ». Le destin des deux Simone se croise à cet instant, au moins symboliquement. Après des débats législatifs violents, la loi sera définitivement adoptée le 20 décembre. Le MLF, Mouvement de Libération des Femmes, naît également dans les années 70, dont les revendications concernent non seulement le droit à l’IVG mais aussi la répression du viol et une amélioration significative des conditions de travail. Une fois encore, les écrits de Beauvoir serviront de socle aux différents mouvements féministes, en France et à l’étranger. Si le Deuxième Sexe était plus difficiles d’accès, les Mémoires d’une jeune fille rangée parvient à mettre des mots simples sur la situation vécue par des millions de femmes, qui aspirent désormais à la liberté et à l’égalité des droits avec les hommes. Certaines jeunes femmes qui se battent actuellement en Iran dans le cadre du mouvement Femmes, Vie, Liberté, se revendiquent être les héritières de Beauvoir.

Après le féminisme, Simone s’attaque avec La Vieillesse, paru en 1970, elle a alors 62 ans, à un autre sujet de société tout aussi important, à savoir le sort réservé aux vieux. Il semble que les dirigeants d’ORPEA ne se sont pas inspirés de cet ouvrage pour organiser la gestion de leurs établissements pour personnes âgées dépendantes (EPHAD). Sa relation avec Sartre se détériore sous l’influence du secrétaire particulier et de la fille adoptive de celui-ci. Devenu pratiquement aveugle, il ne peut plus ni lire ni écrire, ne lui reste que la parole, pas toujours utilisée à bon escient. Jean-Paul meurt en 1980 sans avoir revu Simone, leur amitié amoureuse et intellectuelle, leur pacte d’amour unique, s’arrête ici, au grand désespoir de Beauvoir. Elle continuera néanmoins le dialogue avec lui par delà la mort en écrivant La Cérémonie des adieux (1981). Elle s’éteint à son tour en 1986, soutenue au quotidien par sa fille adoptive à elle, Sylvie Le Bon de Beauvoir. L’Histoire se souviendra de Sartre et Beauvoir comme un couple libre et joyeux, révolutionnaire, mythique.

Mais au delà du couple qu’elle a formé avec Sartre, Beauvoir aura influencé à elle seule au travers de ces écrits des millions de femmes, depuis la parution du Deuxième Sexe et ensuite de ses Mémoires. Ce que j’aime surtout chez elle, c’est que, contrairement à ce que ces détracteurs disaient d’elle, elle n’avait rien d’une féministe mal baisée. Beauvoir a vécu une vie palpitante, qui en vérité n’avait rien de bien rangé. Elle s’est émancipée, elle a aimé, elle a joui, elle a voyagé, elle a rencontré, elle a écrit, elle a inventé sa vie, car l’existence précède l’essence.


Sources / Références

Simone de Beauvoir, itinéraire d’une jeune fille rangée, Podcast de Philippe Collin, France Inter

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